Lundi 26 janvier 1998 1 26 /01 /Jan /1998 21:00

Chapitre I : La prise de conscience

 

Chapitre II : La découverte d’un monde

 

Chapitre III : Les couleurs

 

Chapitre IV : Rencontres

 

Chapitre V : La brousse

 

Chapitre VI : Casa del Albaar

 

Chapitre VII : Mombasa

 

Chapitre VIII : Nairobi

 

Chapitre IX : Vie pratique anecdotique

 

Chapitre X : Un fax

 

Chapitre XI : A toi


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Chapitre I : La prise de conscience

 

Mon corps est européen, mon cœur est martien, mais mon esprit flirte très souvent avec les frontières infinies d’un continent magique : l’Afrique.

 

Quel merveilleux jour que celui où mes parents m’ont appris que nous nous envolerions vers le Kenya. En cet instant là, je suis passée de rêver ma vie à vivre mon rêve. Fébrile, je me voyais déjà devant l’immensité des plaines sèches et désertiques, au pied du Kilimandjaro et de ses neiges, à l’époque encore, éternelles.

Je me suis enivrée des paysages qui s’offraient à moi et je regrette aujourd’hui ces moments de paix, de sérénité et d’éternité. Une maturité cérébrale et une nature qui a décidé de nous jouer de bien vilains tours puisque nous sommes tous incapable de la traiter avec respect m’ont détourné de cette méditation qui m’emplissait de bonheur.
 

Lorsque nous avons atterri à l’aéroport de Mombasa, j’étais pleine d’espérance et de joie mais l’adolescente que j’étais a vite déchanté. Je savais la misère de ce peuple par l’influence des médias et par les livres de géographie dans lesquels je me perdais sans cesse. undefined Mais je ne savais pas la violence qu’était celle de côtoyer la pauvreté au quotidien. J’avais quitté un toit de tuiles pour un toit de branches. Mais j’avais un toit. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Une injustice visible qui ne fait place qu’au désarroi et à la colère. Ceux d’être née dans un hémisphère inégalitaire. J’avais rêvé de paysages. Pas de pauvreté. Mon ignorance m’étouffait et je voulais fuir ces yeux qui nous observaient. Je n’avais pas ce choix. Très bien. Je connaîtrais la transformation d’une manière de penser. Je n’étais encore qu’à l’aéroport.

 

Chapitre II : La découverte d’un monde

 

Cinq heures quarante du matin. Il fait déjà jour. Le ciel est blanc. Je me noie dans un jus de fruits exotiques. Il me faudra du courage pour affronter ma culpabilité. Mes vêtements sont propres, à ma taille, pas de premier prix. Des marques qui s’affichent en couleur. Bien pire : j’en ai plein d’autres dans ma valise. Je transpire la vie facile. J’ai besoin d’une douche.

 

Curiosité : les africains sont heureux de nous voir. Je n’ai pas l’impression qu’ils nous en veulent. « Jambo ! Habari ? Msuri sana. » Ce n’est pas un mensonge. Je me sens mieux. Mister Christmas nous offre un verre au bar de la salle à manger. Il nous sourit. Je suis bien. Il pleut. C’est bien. Nous attendons la fin de l’averse et Antonin joue du jumbe dans la salle à manger.

 

Nous allons poser nos bagages. Je partagerai la chambre avec Noël. Il est excité : nous avons une terrasse rien qu’à nous. Elle donne sur un parc de pelouse qui rendrait jaloux les jardiniers de Villandry. Des cocotiers et des singes. Un spectacle au quotidien. Une piscine et un bar. Nous quittons une vie d’aisance et de satiété pour une vie de pachas. Nous n’en voulons pas. Nous voulons être de simples hommes et partager nos richesses culturelles respectives avec des gens fascinants.

 

Chapitre III : Les couleurs

 

Promenade dans le parc. Ses habitants sont étranges : les canards ont le bec bleu. Les araignées sont surdimensionnées. Les caméléons massent nos bras avec les ventouses de leurs pattes. Les fleurs ont des senteurs envoûtantes, des couleurs pleines de vivacité. Les cactus ont des aiguilles avec lesquelles on pourrait tricoter.

 

Et que dire des fruits et légumes ! Des bananes rouges, des vertes qui pourtant sont mures. J’ai horreur des ananas. Sensation acide dans la bouche. En fait, je n’ai jamais mangé d’ananas. Ici, ils font frissonner mes papilles gustatives. Ce n’est pas pour rien qu’ « ananas » signifie « le parfum des parfums ». Ce n’est pas pour rien non plus que les singes en raffolent ! Chaque soir, Antonin attend à la terrasse, des cœurs d’ananas dans les mains. Il veut approcher les singes. Que vous avez de grandes queues ! Que vous avez de grands doigts de pieds ! Mais… Que vous avez de grandes dents !

Un petit sentier bordé d’un muret nous conduit à la plage. Le ciel est toujours blanc. Le sable, à peine plus foncé. L’océan Indien, lui… multicolore. Il est bleu et vert, comme les quatre cinquièmes de notre planète. Mais au loin, on aperçoit une multitude de lignes. Du jaune, de l’orange, du rouge, du blanc, des couleurs pastel. C’est la barrière de corail, qui, du fond de l’océan, se reflète à la surface, grâce aux rayons de lumière.
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Un court instant plus tard, le ciel est bleu. Le sable commence à chauffer. Et on a à peine le temps de s’y habituer qu’une averse s’abat sur nous. Rien à voir avec les aversinettes européennes. Ici, elles ne durent que quelques minutes, mais sont particulièrement violentes. Des trombes d’eau se déversent et on ne voit plus rien.

 

Chapitre IV : Rencontres

 

Nous avons vu et entendu une chorale d’enfants chanter. Des orphelins recueillis par un pasteur. Quelle lourde tâche a cet homme : faire rire un visage qui ne sait pas encore sourire. Le plus grand des enfants n’atteignait pas les un mètre quarante. Et les kenyans sont grands. Une blouse blanche, des chaussures dépareillées. Ils avaient les yeux pétillants de vie et d’espoir, frappaient le tempo dans les mains. Mais on sentait beaucoup de douleur dans les sons qui s’échappaient de ces petites bouches. L’émotion est réellement intense. Ma maman quitte les lieux. Elle pleure. Mon petit frère de cinq ans n’a pas d’argent à leur donner. Alors il tend une corbeille de biscuits. Il fera don de l’intégralité de son quatre heures. A partir de là, il ne fera plus de caprices pour acheter tel ou tel jouet dans les magasins. Il suivra passivement mes parents en se contentant de ce qu’il a déjà. Ca ne durera qu’un temps. Mais quand même. Il vient juste de prendre conscience de son existence et il accepte déjà d’abandonner son ego et de s’ouvrir vers l’extérieur. J’espère qu’il se souvient de son geste.

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Ce matin, l’océan s’est retiré très loin vers l’horizon. Nous nous promenons le long de la plage. Le quartier des touristes. De nombreux africains sont là et nous exposent le fruit de leur labeur. Paréos en batik, sculptures de bois… undefined
undefined Les africains ont beaucoup d’humour. Ils connaissent l’autodérision. Leurs sculptures en sont le témoin indéniable. Les masques représentent les Masaïs, reconnaissables à leurs parures et surtout à leurs oreilles étirées au possible. Mais l’artisan aura choisi de faire un portrait édenté ou au regard qui louche. Les statuettes les plus répandues et célèbres sont aussi témoin d’une grande introspection : elles représentent des Masaï. Très grands, très maigres. Avec un petit ventre qui pendouille et un lobe de l’oreille qui atteint les épaules.

Les Masaïs sont reconnaissables à leurs oreilles : comme nous, ils se les percent mais ne s’en contentent pas. A l’aide d’écarteurs, ils agrandissent le trou percé. Tant et si bien qu’ils peuvent passer des anneaux de plusieurs centimètres de diamètre à l’intérieur de leur lobe. Parfois, ils utilisent même les capuchons des boîtes de pellicule photo que les voyageurs leur laissent.

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Les vendeurs des plages ont leur magasin dans un sac plastique qu’ils ballottent le long des plages. Nous rencontrons Pamela, elle me vendra un paréo bleu, Noël et Antonin se feront sculpter un porte clé avec leur nom gravé dessus par Bernard. Mes parents troqueront un lion sculpté dans du bois rouge avec quelque argent, mais surtout une paire de chaussettes. Nicolas doit se rendre à Nairobi et il y fait froid : vingt-cinq degrés. Alors il préfère qu’on lui donne un rien de coton et de matière synthétique pour envelopper ses doigts de pieds.

Les commerçants les plus chanceux ont un petit baraquement ou exposer leurs productions. Les plus riches ont un magasin, mais ce ne sont pas les africains, ce sont les immigrés venus d’Inde. Sinon, il existe aussi de gigantesques hangars où il est possible de se procurer à peu près tout et n’importe quoi en matière d’objets africains typiques. Tout est fait à la main. Rien d’industriel.

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Chapitre V : La brousse

 

Il est six heures quinze. Nous partons pour le Tsavo avec Saïdi. Notre homme n’est pas très bavard, il est concentré sur la route. Nous nous enfonçons dans la brousse. Triste paysage : des braconniers avides de défenses d’éléphants brûlent la partie de la brousse où la chasse est interdite, forçant ainsi les bêtes à se diriger avec détresse vers des zones où il n’y a pas de loi. Les éléphants sont abattus, leurs défenses prélevées et leurs carcasses abandonnées sur place. Parfois même, la bête est seulement assommée et reste vivante pendant le prélèvement. C’est horrible.

 

undefined Nous roulons sur des cendres, aucune végétation en vue. Seul, là-bas, imperturbable, un baobab. J’aime cette photo. Un sentiment d’éternité. Un jour, mes cendres seront ajoutées à celles déjà présentes au pied de cet arbre. J’aime cette chanson de Brassens qui vivait heureux auprès de son arbre.
Peu à peu, des pousses de verdure pointent… L’adrénaline monte : nous mettons les pieds dans un zoo. Un zoo immense où les animaux sont en liberté, imposant leurs lois aux hommes prisonniers de leurs cages vitrées et motorisées. Les impalas et les antilopes que les Masaï appellent dik-dik sont les espèces en surnombre dans ce coin du monde. Peureuses, elles fuient à peine nous approchons. Et soudain, Saïdi enfonce la pédale de frein de tout son poids, les deux pieds devant : sur le chemin de terre rouge, un troupeau de punda milia. Un petit groupe d’une dizaine de zèbres. Ils peuvent être redoutables en cas d’attaque et découragent leurs prédateurs. Ils restent toujours en groupe. Il leur arrive de servir de festin aux hyènes. Mais ces dernières ne dévorent que les faibles et les blessés pour éviter de se battre.

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Le troupeau a quitté la route, en toute tranquillité. Pendant ce temps, mes frères observent un tronc d’arbre. Il est vraiment bizarre. Il bouge… C’est une girafe. Immobile, elle joue de sa couleur et de sa morphologie pour être confondue avec la végétation. Twiga est difficile à repérer et elle se déplace avec grâce dans les plaines désertiques. Elle affronte rarement le danger : elle le voit arriver de loin par une vue très fine, perchée à cinq mètres du sol.
Nous continuons notre route, laissant la ravissante girafe à sa sérénité. Le sol est jonché d’ossements. Des crânes de buffle. Nous sommes sur le territoire d’un fauve. Saïdi n’a aucun doute là-dessus. La végétation réapparaît au dessus des cendres. Nous nous sommes enfoncés très loin dans la brousse. Des broussailles sèches et oranges. Il n’y a pas d’eau. Un clan de nyani nous suit. Des babouins aux canines qui n’engagent pas le contact mais qui forcent le respect.

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    Nous allons arriver dans un lodge, construit au milieu de la brousse, avec des animaux partout pour nous reposer et nous restaurer. Noël se sert un verre de jus d’orange. Il a à peine le temps d’en savourer l’exotique parfum qu’un babouin aussi grand que lui lui saute dessus. Dans sa précipitation anxieuse, Noël jette le verre par terre. Aussitôt, le babouin lâche notre frère et suit des yeux la trajectoire du projectile. Lui aussi avait soif. Un employé des lieux armé d’un lance-pierre chasse l’intrus. Nous allons nous restaurer sur une terrasse. En contrebas, une société animale organisée autour d’un point d’eau.

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    L’éléphant est seul. undefined Craint par tous, il règne en souverain pacifique. Moins impressionnants, les buffles restent en troupeau, se rassurant ainsi d’une attaque de fauve. Les Masaïs donnent deux noms à l’éléphant : tembo ou ndovu. L’éléphant rouge n’est pas une légende. En seigneur de la nature, il se roule dans la poussière et la boue pour faire fuir les parasites de sa peau. Dans le Tsavo comme dans beaucoup de régions africaines, le sable est ocre. Lentement, il sillonne son territoire. Il ne craint pas la solitude. Un éléphant de soixante ans sait qu’il va bientôt mourir. Alors il quitte les siens et part seul à la recherche d’un endroit où mourir dignement. Les siens l’enterrent. Il n’existe pourtant pas de cimetières d’éléphants comme le laissent entendre certaines légendes africaines.

 

Une autre légende africaine tente d’expliquer l’incroyable longueur du cou de la girafe : il y a très très longtemps, les girafes avaient un cou comme vous et moi. Un jour, l’une d’elle voulut se désaltérer. Elle plongea sans prudence la tête dans l’eau de la rivière et un crocodile affamé la lui prit dans sa gueule. Pas impressionné pour autant, le quadrupède tira sur son cou pour se libérer. Et oh surprise, son cou s’allongea. Depuis ce jour, toutes les girafes ont des cous de cinq mètres de haut.

La nature a ses caprices. Sur le sol poussiéreux, on peut voir de petites étoiles de vent se propager ça et là. Saïdi nous met en garde. En réalité, ce sont des minis tornades que l’on ne voit pas dans l’air. On en aperçoit seulement un artéfact au sol.

 

La nuit dans la brousse, c’est effrayant. La journée, on se passionne sans crainte pour l’éthologie. La nuit, on ne voit rien… mais on entend tout ! Le barrissement d’un éléphant, les rugissements des fauves suivis de cris stridents d’oiseaux en partance et des bruits de sabots qui foulent désespérément le sol en quête de vie. La chasse. La sélection naturelle. Le cycle de la vie. Ca fait peur. Ce vacarme va durer toute la nuit. Ce soir, je vis au temps de la préhistoire. Le quotidien des Masaïs. Les tribus dansent et chantent au rythme des percussions, accomplissant des rites qui leurs sont propres. La journée, ces bergers de la brousse élèvent leurs chèvres. Ce sont leurs seules ressources. Il ne faudrait pas qu’un fauve s’en empare.

 
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    Lever du soleil sur le Mont Kenya. De quoi nous illuminer d’émerveillement jusqu’à la fin de nos jours. Le ciel est couvert d’un gris menaçant. Le sable est toujours rouge. Nous aussi. 

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undefined Et c’est là, que très tôt le matin, nous avons longuement observé une famille de fauves. Un lion et deux lionnes. Pas de petits. Eux aussi, ils regardent au loin et veillent sur leur territoire. Antonin crie : « Simba ! » et ce n’est pas une référence à Disney, c’est réellement le nom qu’on donne aux lions ici.

 

Le vent s’agite. La vie aussi. Nous passons à proximité d’un troupeau de buffles. Sur leurs dos, des oiseaux qui en échange d’un lieu de repos nettoient la peau des ruminants en se nourrissant des insectes qui s’y trouvent.
Nous passons notre chemin et arrivons dans un marécage. Q.G. des crocodiles. Il y en a partout mais on ne les voit pas. Ils sont difficiles à débusquer, seul le haut de leur corps point au dessus de l’eau brune. Là, le sol est incertain. On ne sait jamais si on marche sur du dur ou sur du mou. De véritables marionnettes. Un coup le pied s’enfonce, le suivant reste bien à la surface. Pinocchio en rirait. Alors nous fixons le sol, davantage pour nous rassurer que pour adopter une marche efficace. Juste au dessus de nos baskets, des tas de libellules. Transparentes, fluorescentes… il y en a pour tous les goûts.

Si vous ne voyez rien mais entendez un bruit sourd dans les fourrés, c’est sûrement des pumbas. Ces phacochères sont les sangliers de nos forêts. Et si vous croisez quelques tortues, ne vous fiez pas aux apparences. Elles sont agressives et carnivores, d’où leur nom de tortues-panthères. A même le sol, il est aussi possible de croiser quelques varans. Ils n’ont peur de rien et prennent tout leur temps. Saïdi nous dit que cette aisance de circulation n’est due qu’à leur stupidité. Dans le registre des petites cervelles, il y a celles qui se déplacent à toute allure : les autruches. 
 

Chapitre VI : Casa del Albaar

  
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Nous remontons le fleuve pour aller au marché. Nous nous arrêtons à la Casa del Albaar. Un sorcier nous invite dans sa case. Il invoque les ancêtres, s’enroule le pied droit d’une peau de chat. Les africains sont animistes. Avant de partir, notre chaman nous invite à assister à un combat à mort entre deux serpents. Un peu plus loin, une mère Masaï s’avance vers nous. Sa maison n’a d’autre ouverture qu’une fente en guise de porte. Pas de fenêtres. Lorsqu’elle fait du feu dans sa case, la fumée ne peut s’échapper si ce n’est par un fin interstice au sommet de l’habitacle. Enfumer ainsi son lieu de vie a son efficacité pour faire mourir les moustiques et réduire ainsi le risque de paludisme. Les cases sont faites de déjections animales mélangées à de la terre, ciment déposé sur une charpente de branchage. Séché, c’est très solide, pas perpétuel. De nombreux insectes se nourrissent de ces murs bourrés d’ADN, il faut donc constamment entretenir son habitation. Avant de partir, un africain me tend un bracelet en perles et m’assure qu’il me portera chance.
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Chapitre VII : Mombasa

 

undefined Un policier nous réveille. Nous partons vers Mombasa avec Alibaba. Son discours est précieux : en anglais, il nous apprend bien des choses.

Il y a quatre couleurs sur le drapeau du pays : le noir représente la couleur des kenyans, le blanc symbolise la paix, le vert la nature et la végétation. Les souffrances subies lors des guerres et durant l’époque coloniale se traduit par le rouge, comme la couleur du sang versé.

 

Dans le pays, il existe plusieurs écoles. Elles sont payantes, et par conséquent non obligatoires. Seule l’élite capitaliste y a donc accès : ce sont les nyali. Outre l’anglais, il est possible de s’enrichir du français dans les institutions goethéennes. Mombasa dispose d’un hôpital qui n’a pas réellement les moyens de soigner ses malades. De toute manière, la majorité de la population n’a pas les moyens de payer les soins, ni même de se déplacer jusqu’à l’hôpital, faute de voiture. D’autant plus que les maladies africaines n’ont pas souvent le caractère bénin d’une toux, d’un rhume ou d’un mal de dents.
Dans les grandes villes, les HLM sont réservés aux plus riches, les autres disposent des trottoirs.

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A Mombasa, on se ravitaille : les marchés de fruits, de légumes et de fleurs sont colorés et parfumés à souhait. C’est si beau et ça sent si bon que l’on pourrait s’y promener durant des heures entières. Rien à voir avec la boucherie. C’est un endroit clos et sombre qui grouille d’acheteurs. Les marchands sont là, avec leurs bêtes encore vivantes. Ils les découpent sur place, avec de gros couteaux et même des haches. Il y a du sang partout, des mouches qui se délectent de la chair crue de morceaux de viandes sanguinolents déposés et vendus dans de vieux journaux. Une odeur insoutenable de cadavre en putréfaction. J’ai envie de courir vers la sortie, mais la foule est si dense qu’il faut attendre et suivre patiemment le mouvement. Plus jamais de viande.

 

undefined Et toujours dans les rues, des enfants qui dansent et qui chantent autour de nous. Ils nous proposent des bonbons de baobab. Ils sont contents de voir des étrangers, première ressource économique du pays. Par delà les frontières, le Soudan est encore pus pauvre, il n’y a pas d’étrangers là-bas.

Nous passons devant le port de Mombasa, la ville côtière la plus importante du pays, juste devant Malindi qui se trouve un peu plus au nord. Les ports sont réputés pour abriter de nombreuses tarentules.
  

Le Kenya est une ancienne colonie anglaise, devenu indépendant en 1963, avec à sa tête le tout premier président : Jomo Kenyatta que l’on appelle aussi « Mzee », ce qui signifie l’ami. Cet homme était un chef de la tribu Kikuyu. Les kikuyus se sont alliés aux anglais gagnant ainsi certains privilèges. Mais le nouveau président s’est empressé de rétablir une certaine égalité durant son mandat. undefined

Au quatorzième siècle, les arabes arrivent en masse et s’installent au pays. Du mélange de la langue africaine et de la langue arabe naît un autre langage : le swahili que tous parlent aujourd’hui au Kenya et en Tanzanie. Les arabes ont aussi appris le giriyama autorisant ainsi les africains à avoir jusque quatre femmes.

Une population massive venant d’Inde a aussi gagné les côtes du pays. Ces nouveaux arrivants ont construit de nombreux temples et se sont établis commerçants. Ils ont des boutiques et vivent aisément.

 

La colonisation anglaise a apporté le capitalisme avec ses bâtiments de béton et ses tours financières. Ils ont aussi transmis le thé-pudding de dix-sept heures dans les grandes villes.

Et la nuit… la nuit… elle grouille de monde telle une fourmilière réveillée par l’assaut d’un pied mal posé. Des milliers de gens circulent, discutent, travaillent… les commerces sont ouverts.

 

Alibaba est fataliste : « Je suis pauvre, je sais. Je sais aussi qu’ailleurs la vie est meilleure. Mais tant pis ! Je suis comme je suis et je suis heureux. » Ceux qui vivent à proximité des grandes villes ne sont pas disposés à fournir le moindre effort, ils préfèrent tout attendre sur un plateau. Quand aux bergers de la brousse, ils sont bien comme ils sont et ne voient pas la nécessité d’une vie comme la nôtre. Alors laissons-les en paix.

Alibaba a le sens de l’humour. Il nous montre une curiosité : à une porte, une vieille bassine accrochée. Quatre morceaux de fil de fer et au bout un pot de yaourt vide. Parodie d’une société de consommation où les satellites et les paraboles sont rois.

 

Chapitre VIII : Nairobi

 

La capitale grouille de monde. Les africains y sont nettement moins sympathiques qu’en banlieue. Dans les quartiers touristiques, les étrangers sont une ressource à ménager si elle doit être fructueuse. undefined Dans les endroits reculés, les étrangers sont une curiosité et une chance d’échange culturel et de partage. En ville, les étrangers sont les envahisseurs qui ont chassé les autochtones de chez eux. Le contact avec le capitalisme creuse les inégalités dans le peuple et créé jalousie, injustice, mépris. Les gens les plus pauvres sont prêts à tout pour survivre, ils n’ont rien à perdre, l’état les ignore totalement. Pervertis par le luxe, des marginaux ne craignent pas la police. Ils tirent nos vêtements, nos sacs. L’insécurité nous pousse dans un magasin où ils n’ont pas accès. Contraste frappant entre l’Afrique, la vraie, avec son vert, ses points d’eaux précieux, et au centre, des buildings gris. Le seul point commun : la loi du plus fort.

Sur un ton plus léger, les lignes téléphoniques cheminent dans les pelotes de nœuds des arbres… d’où les coups de fils qui n’arrivent jamais. D’ailleurs, partent-ils ?

 

Chapitre IX : Vie pratique anecdotique

 

undefined Notre principal ennemi en Afrique, pour nous, européens, c’est le paludisme et son moyen de transport : les moustiques. Le soir, nous sommes mis sous cloche pour nous protéger.

 

L’eau n’est pas potable, alors on nous invite à nous brosser les dents au coca cola parce que nous ne pouvons pas non plus faire confiance à l’eau en bouteille. Le mélange caféine et menthe dentifriolée ne nous inspire guère alors nous optons pour eau du robinet en faisant bien attention de ne rien avaler.

Avant notre départ, nos parents nous ont soigneusement expliqué que l’eau de la tuyauterie n’était pas à boire. Antonin, toujours avide de savoir, voulait bien faire cet effort-là à la condition de prendre connaissance des raisons qui allaient lui imposer ce quotidien drastique. Et elle lui fut donnée : « c’est à cause des microbes ! » Cette explication lui suffit mais resta bien encrée dans son esprit. Si bien qu’à peine arrivés à destination, il fonça dans la salle de bain. Panique aidant, ma mère lui fila le train. Stupéfaite, elle s’arrêta net dans l’encadrement de la porte. Elle voyait un petit garçon de cinq ans, la tête posée sur ses bras croisés sur la vasque, observant avec attention un filet d’eau qui coulait du robinet : « Je veux voir couler un microbe ! »

  

undefined La gastronomie a quelque chose de fascinant. Couleurs, formes et odeurs inconnues. Esprits aventuriers, testez. Note père voulait juste de la ciboulette avec ses tomates. Fatale erreur ! Goût et sensation inoubliables : il est devenu tout rouge, s’est mis à souffler comme la tramontane. Nous pensions appeler les pompiers, mais il a préféré se noyer dans un verre d’eau.

 

Pour nous déplacer, nous utilisions le taxi. Véhicules anglais. Pour moi et mes frères, cela ne changeait rien : banquette arrière. Pour mon père, ce fut plus difficile. Il avait bien compris que les voitures britanniques avaient leur conducteur à droite. Mais les méandres intersidérales de sa cognition ont été moins rapides à considérer ce facteur. Si bien qu’il se dirigeait inlassablement vers la portière droite. Yeux du chauffeur exorbités : « Veux-il s’asseoir sur mes genoux ? »

 

Autre effort cognitif : on roule à gauche. Très bien. Cette donnée s’avère pourtant bien déstabilisante lorsque arrivés à un rond point, schémas mentaux stagnants nous invitent à incliner notre corps dans la direction opposée à celle empruntée par le taxi. Les facultés d’adaptation ne sont pas au top du top.

De toute manière, peu importe. Les routes qui ont la chance d’être macadamisées le sont une fois. Avec le temps et l’usure, des trous se forment sur la chaussée, parfois si grands qu’un adulte peut s’y coucher tout entier. On roule ou on peut, en zigzaguant entre les crevasses. Il arrive que le bitume soit si détérioré que les voitures empruntent les trottoirs de terre laissant la route aux piétons.

Et si vous cherchez une autoroute, abandonnez aussitôt vos représentations d’habitant de pays développé et industrialisé. Sur l’autoroute, il y a des vaches, des enfants qui jouent, des marchands. Et c’est autour de ce trafic humain que les véhicules sillonnent.

Rouler sans permis, c’est la coutume. D’ailleurs, beaucoup ne savent même pas qu’il existe un rectangle de papier autorisant la tenue d’un volant.
 

Il faut quand même parler des voitures. Elles sont recyclées à souhait. Les pneus servent de fauteuils. Les carcasses brûlées où accidentées de véhicules restent sur la chaussée. Chacun va se servir. La carcasse est complètement désossée. Les enfants utilisent les volants pour jouer, leurs parents les portières pour fermer leurs maisons… Les phares sont office de lampadaires…

Certaines pièces sont utilisées pour en remplacer d’autres, mais aussi pour faire du vehicule-design. Il arrive que des voitures et des bus aient des phares tout autour de la voiture. Et quand un conducteur utilise le clignotant, ce n’est pas pour virer à gauche ou à droite, c’est juste pour faire joli. C’est Noël tous les jours en Afrique.

 

Chapitre X : Un fax

 

Un homme s’avance, un morceau de papier à la main. Un fax. Deux crises cardiaques, des yeux fatigués qui préféreront rester clos. Il faut songer à un retour prématuré vers la métropole. Notre grand-père ne sera pas là pour nous accueillir.

 

Nous n’avons jamais reçu le fax qui nous indiquait les informations de notre retour. Nous ne sommes plus maître de la situation. Allons-nous pouvoir quitter le pays ? Nous attendons un fax qui ne vient pas. Nous appelons un taxi. Direction : l’incertitude. Il est sept heures du matin. A l’aéroport de Mombasa, il faut retirer les billets. Ils s’écrivent à la main par des employés qui sont presque tous illettrés et analphabètes. Pendant que le salarié recopie les signes inscrits sur nos passeports, nous consultons notre montre. L’avion décolle dans cinq minutes.
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Un responsable nous tire par le bras moi, ma mère et mes frères. Il nous emmène vers le terminal et nous embarquons, avec nos bagages, sans argent, sans passeports, sans billets, sans notre père. Où est-il ? Panique à bord. Nous volons vers Nairobi. L’aéroport est immense. Une dame nettoie le sol. Lorsqu’elle lève la tête, elle aperçoit une femme blanche, abattue et fatiguée, assise sur un banc. Dans ses bras, un petit enfant dort. A côté, deux enfants plus grands, assis en pagaille, l’un sur l’autre, sur des bagages. Une heure entière passe et nous ne savons pas quoi faire, nous n’avons rien. Soudain, une porte de débarquement s’ouvre. Et là… notre père passe la porte. Il a l’argent, les billets, les passeports. Nous n’avons donc plus à craindre d’être arrêtés par la police. Nous sommes toujours perdus, mais cette fois-ci, nous sommes ensemble. Alors, ça ira. Le responsable de l’aéroport de Mombasa a expliqué la marche à suivre à notre père, autour d’un café serré. Notre père a ensuite embarqué dans le vol suivant. Il a nos billets. Nous décollerons dix heures plus tard pour Paris. Ensuite, nous emprunterons un troisième avion qui nous conduira vers Entzheim. En tout, notre voyage aura duré vingt-six heures. A Nairobi, il y a des militaires armés partout. Ils contrôlent tout le monde. Des africains qui nous tirent par le bras pour prendre nos vêtements, nous arracher nos sacs dans l’espoir de trouver un peu d’argent. Une foule de monde interminable, nous avons peur que l’un de nous se perde dans cette anarchie totale, alors nous décidons d’entrer dans le quartier présidentiel. Là-bas, les pauvres et les mendiants ne sont pas autorisés à circuler. Alors forcément, il y a moins de monde. Les soldats sont partout. Ils nous empêchent d’aller ici, undefined là. Les gens nous regardent avec envie, mépris, colère. Une seule raison à cela, nous sommes blancs et bien vêtus. J’ai toujours regretté de ne pas être née noire. Jamais autant que ce jour-là. Ce jour-là pour passer inaperçue.
Et toujours ces soldats partout, avec leurs armes. Nous sommes montés au sommet de la tour Jomo Kenyatta pour admirer le paysage. Il est fort probable que le cliché de cette tour fut l’un des derniers qui ait été pris. Nous sommes début Août 1998 et le monde fait la connaissance d’un homme sans savoir que quelques années plus tard, il sera l’homme le plus recherché de la planète. Aujourd’hui la tour Kenyatta n’existe plus, elle s’est effondrée sous les bombes.

 

Chapitre XI : A toi

 

A mon grand-père qui aurait sûrement adoré ce récit, qui aurait sûrement adoré que ses petits enfants lui racontent les moments incroyables que nous avons vécus dans la brousse.

Par Gribouille - Publié dans : Ailleurs...
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